C’est dans ces dernières activités, en effet, que les gains de productivité sont les plus lents. C’est par conséquent dans les activités qualifiées que la réduction de la durée du travail créerait le plus d’emplois supplémentaires, permettant du même coup de démocratiser des compétences qu’accaparent des corporations élitistes.

Ce second but est évidemment combattu par les élites professionnelles qui tirent leur pouvoir et leurs privilèges du monopole quelles exercent sur certaines compétences. C’est ainsi qu’Albin Chalandon, à l’époque où il était président du groupe Elf, affirmait dans un article du Monde qu’un manager qui ne travaille pas soixante heures par semaine ne peut pas faire correctement son métier. Entendons : seule est envisageable une réduction sélective pour les travaux d’exécution taylorisés et routiniers. Or ce sont ces travaux précisément que la révolution technique tend à éliminer. La coupure de la société en une élite hyperactive détenant toutes les compétences et tous les pouvoirs, et une masse vouée aux occupations temporaires, discontinues et ingrates, cette coupure serait donc inévitable.

Cette thèse que Chalandon défendait implicitement est défendue explicitement par des représentants syndicaux de l’élite du travail. Selon eux, partout où il y a élaboration, innovation, responsabilité, investissement personnel dans la tâche, le travail continuerait d’occuper pleinement la totalité du temps dont les professionnels disposent. Il n’y aurait place pour rien d’autre dans leur vie. La création se ferait nécessairement au prix d’une passion exclusive pour le travail professionnel. La réduction de la durée du travail aurait donc pour effet, d’une part, de juguler l’innovation et la création et, d’autre part, d’empêcher la requalification et la reprofessionnalisation des tâches ; autrement dit le dépassement du taylorisme. Conclusion : il ne faut pas réduire la durée du travail; ce serait frustrer ceux par qui « le travail est perçu comme un plaisir »

Ainsi la glorification du travail des élites professionnelles sert d’alibi au refus de mieux répartir le travail et les compétences. La culture éclatée des spécialistes (en allemand : Expertenkultur) totalement accaparés par leur spécialité, est tenue pour indépassable et la figure du « spécialiste sans âme jouisseur sans cœur » pour seule possible. Seule pourrait finalement entrer en ligne de compte une réduction de la durée du travail sélective pour les tâches monotones, pénibles, insalubres ou nerveusement éprouvantes, c’est-à-dire pour les personnes précisément qui, en raison de leur faible revenu, sont les moins bien armées pour tirer parti de leur temps disponible d’une manière créatrice de société et de culture.

Or la thèse centrale sur laquelle repose l’argument élitiste est fausse. Il n’est pas vrai que l’acharnement continu au travail est la condition de la réussite professionnelle et de la créativité. Plus un travail est qualifié, plus la personne qui le fait a besoin de temps pour mettre à jour ses connaissances, se renouveler, rester ouverte et réceptive en diversifiant ses centres d’intérêt. Cela vaut pour les enseignants, les soignants, les scientifiques et techniciens, les dirigeants d’entreprise, etc. Cela vaut en particulier dans les entreprises de pointe. Pour empêcher la lassitude et l’esprit de routine, la direction y impose des déplacements, des ruptures dans le rythme de vie, des congés : voyages d’études, stages dans des filiales à l’étranger, séminaires internationaux, année sabbatique. Les stages, séminaires, etc., n’ont pas pour but de perfectionner chacun dans sa spécialité mais sont, au contraire, le plus souvent, sans rapport direct avec son travail, afin de l’inciter à se changer les idées, à prendre du recul, à élargir son horizon, à vivifier son imagination.

Il s’agit là de réductions substantielles, quoique déguisées, de la durée du travail. Celle-ci tend, en fait, à être d’autan plus faible que (dans la recherche ou la conception notamment) le niveau de qualification et la créativité sont élevés. Où voudra-t-on soutenir que, pour les personnels de haut niveau, voyages, séminaires, pratiques d’un art, travaux manuels, promenades en forêt, ouvrages de science-fiction, sont partie intégrante de leur travail ? L’argument se retournerait contre ses auteurs.

Car ce serait postuler que le temps et les activités nécessaires à la « reproduction de la force de travail » - qui en l’occurrence consiste en imagination, réflexion critique, etc. – font partie intégrante du travail lui-même. Et donc que je travaille dans mon sommeil, pendant mes promenades, mes conversations avec des amis, en écoutant de la musique ou (comme Seymour Cray) en creusant des galeries souterraines à la pelle et à la pioche, puisque c’est dans ces moments que, parfois, des idées me viennent. Et que donc le salaire doit être fonction non pas d’une quantité de travail direct mesurable mais des besoins de la personne qui sont autrement riches et complexes que son travail professionnel direct.

Mais je ne dis rien d’autre que tout cela : travailler moins (en nombre d’heures consacrées au travail professionnel direct), c’est travailler mieux, surtout dans les métiers innovants ou en évolution continuelle. C’est donc dans ces métiers-là aussi que la réduction de la durée du travail est possible et désirable (à condition, bien entendu, d’être largement autodéterminée et autogérée dans ses modalités, j’y reviendrai). Dans ces métiers-là aussi l’activité peut être répartie sur un nombre beaucoup plus important de personnes.

La chose est importante, car c’est la diversification des centres d’intérêt des travailleurs plus qualifiés que dépend, dans un premier temps, le développement d’une culture capable de situer le travail à but économique dans une conception plus large du sens de la vie. »

André Gorz